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L’An 08 / Les Désobéissants : Et si on faisait un pas de côté ?

Reportage sur un stage d’action directe non-violente organisé par le collectif des Désobéissants, passé sur Radio Grenouille (88.8 FM à Marseille et alentours) en mai 2008 (35mn40s, 32.6 Mo)

Militantisme - "Il est encore temps d'apprendre à désobéir"

Reportage - Lassés des manifestations inefficaces, des militants s'initient à l'action non violente pour mieux se faire entendre.
Amélie GAUTIER - le 30/04/2008 - LCI.fr

Mains sur les hanches, tablier noué autour de la taille, les deux grands-mères sur le bas côté ne savent trop quoi penser de ce soudain brouhaha qui vient troubler la quiétude de leur hameau, près d'Alès, aux pieds des Cévennes. Sous leurs yeux médusés, une dizaine de personnes accrochées les unes aux autres bloquent la petite route d'ordinaire si calme. "Non à la démolition, non aux expulsions", scande le barrage humain. "Vous avez intérêt à me laisser passer", éructe un ouvrier. "Voilà les CRS", hurle un autre homme. Que les mamies se rassurent. Point de manifestation dans leur patelin, seulement un exercice grandeur nature dans le cadre d'un stage de désobéissance civile.

Cette formation à l'action directe non violente est organisée par les Désobéissants, un collectif qui rassemble des militants de toutes les causes progressistes ou altermondialistes. Depuis fin 2006, pour 40 euros, il organise chaque mois un stage pour les perfectionner à la contestation. Les participants : une quarantaine de personnes, de 18 à 70 ans, habillées "à la cool", vêtements no logo, ils se disent militants ou simples citoyens.

Fatigués du "gueulophone"

Leur point commun : lutter pour que le monde soit plus juste socialement, plus vivable d'un point de vue environnemental. Ils sont ainsi révoltés par l'expulsion des enfants sans papiers, les OGM, le nucléaire, la mondialisation, les voitures qui polluent, la pub à outrance... Des marginaux ? Pas vraiment non. Ils sont enseignants, retraités, fonctionnaires, graphistes, chômeurs... Et, ils sont venus ici trouver les moyens de se faire entendre : lassés de distribuer des tracts "qui finissent directement à la poubelle", fatigués du "gueulophone", qui ne chamboule plus que leurs oreilles, frustrés de "voir que rien ne bouge". Il y a Virginie, une jolie brunette révoltée par tellement de choses mais qui ne sait plus comment agir ; Pierre, badge RESF épinglé à la veste en jean, persuadé "qu'à 70 ans, il est encore temps d'apprendre à désobéir" ou encore Bernard, mobilisé contre les OGM venu découvrir d'autres techniques que le fauchage de champs.

"Pendant deux jours, on va les convaincre de passer à des moyens d'actions, qui pour être strictement non violents, n'en sont pas moins plus radicaux, plus efficaces", explique Xavier Renou, l'un des organisateurs et ancien de Greenpeace. Parmi les modèles emblématiques de l'action pacifiste : Rosa Park, Martin Luther King, Gandhi... Forcément inspirée de l'esprit de Mai 68, la désobéissance civile est revenue sur le devant de la scène, en France, dans les années 1990 avec Bové et ses acolytes anti-OGM. Un des modèles du genre est celui du Direct action network à Seattle en 1999. Ce jour de décembre, des milliers d'activistes ont pu, grâce à une action concertée et bon enfant, empêcher la tenue de la séance d'ouverture de l'Organisation mondiale du commerce, sous le regard étonné du monde entier. Sans violence face aux escadrons déployés mais en s'enchaînant, en dansant, en faisant les clowns, etc. De quoi désarçonner les policiers au look futuriste, plus préparés à gérer le majeur dressé que le symbole du 'peace and love'.

"Les larmes du mec montrent qu'il est touché"

Première leçon : l'action non violente ne peut pas s'improviser. Tout au long du stage étalé sur deux jours, ateliers théoriques et exercices pratiques déclinent tous les aspects de l'action : sa conception, son application, ses couacs à envisager, ses possibles gardes à vue, ses éventuelles suites juridiques. Une action, même si les activistes l'estiment légitime, n'est pas forcément légale...

"Sentir" l'action proposée, c'est primordial pour tout militant. La juge-t-il violente ? Y participerait-il ? S'il y a consensus sur les violences physiques, le débat est autre quand on aborde la dimension psychologique. Un exercice permet à chacun de livrer son sentiment. Par exemple : "empêcher la construction d'un complexe hôtelier en allant saboter le tractopelle avec du sucre dans le réservoir", "faucher un champ d'OGM face à l'agriculteur qui vous supplie de ne pas le faire"... David estime ainsi que couper des pieds de maïs génétiquement modifiés face à un cultivateur en pleurs n'est pas violent "à partir du moment où ça n'atteint pas les gens physiquement" ; un autre juge également que c'est non violent "puisque de toute façon l'agriculteur sera indemnisé par les assurances". Cécile, elle trouve ça agressif : "Les larmes du mec montrent qu'il est touché et qu'il y a sans doute moyen de dialoguer avec lui".

"J'ai dû me retenir pour ne pas le défoncer"

La parole est encouragée. Expériences d'activistes, doutes de citoyens... Outre les ateliers, les pauses café ou les repas - bios et végétariens - sont aussi l'occasion pour chacun de raconter ses activités de militants, les confrontations tendues, ses idées d'action. Dans l'action non violente, le "on" est banni", le "je" est roi.

Les interventions sont rythmées par une gestuelle appropriée inspirée de la langue des sourds et muets. Et tout "désobéissant" qu'il soit, chacun doit lever le doigt pour prendre la parole. Finalité de cette écoute : arriver au consensus, crucial le jour J notamment afin de ne pas mettre en danger le reste du groupe et l'action menée en se rétractant au dernier moment. "On n'est pas des machines, il faut laisser passer ses émotions", répète Jean-Charles.

Elles peuvent être vives lors d'un face à face, avec les forces de l'ordre par exemple. Jouer une confrontation, rien de tel pour s'en rendre compte et apprendre ensuite à désamorcer la crise. A tour de rôle, les stagiaires endossent le rôle du CRS chargé d'embarquer ou de "gérer" des manifestants bourrés d'arguments. Ou comment apprendre à rester calme face à des situations tendues. Pas toujours évident. "J'étais dans la peau du CRS et j'ai pris conscience de ma propre violence. Je savais que j'étais légitime et j'ai dû me retenir pour ne pas défoncer le militant en face de moi!", raconte Sylvie, quinquagénaire au regard doux, sous les rires des autres stagiaires.

Du bon usage de l'antivol de moto

Autre atelier : mille et une astuces pour agacer le plus longtemps possible les forces de l'ordre lors des sit-ins. La méthode traditionnelle, c'est le blocage corporel. Il y a la technique du "poids mort", qui consiste à se laisser traîner pour mobiliser le plus de policiers possible ; celle de la "tortue", faite d'un enchevêtrement de bras, de jambes de militants, assis par terre. Et le 'must', la "couverture" de peinture fraîche. De quoi refroidir le policier qui sera chargé de laver son uniforme. Il y a aussi les accessoires : de l'antivol de moto aux menottes, idéal pour s'accrocher aux grilles d'une centrale nucléaire ou d'une préfecture. Les CRS n'ont pas toujours une cisaille, voire une meule de chirurgien dans leur arsenal. Aucun détail n'est oublié : il est ainsi recommandé de prévoir une position confortable et une couche pour les envies pressantes.

"Plus la police met du temps à vous déloger, plus les journalistes ont le temps de faire leur travail", répète à l'envi Xavier Renou tandis que les apprentis activistes testent tout l'attirail. C'est bon ça, ça fait de l'image !" L'image. Une action réussie doit être celle dont on parle dans les médias. D'ailleurs, il y a même un atelier pour apprendre à les gérer. L'auditoire est plutôt méfiant. "Ils ne sont pas forcément nos pires ennemis", les rassure le formateur. Et l'on apprend que "les journalistes sont des gens normaux et plutôt à gauche". "Beaucoup d'ailleurs sont archi précaires et cela les rapproche davantage de nous que les gros groupes industriels qui les dirigent", précise Xavier Renou. Et d'évoquer leurs contraintes, pas synonymes de complot mondial. "Parlez peu mais parlez bien, insiste le formateur. Bien évidemment, vous pouvez choisir de ne pas leur parler mais sachez que votre adversaire, lui, le fera..."

Quand le stage se termine, les participants se quittent sur un bref au revoir. Dans leurs regards, cette certitude : se retrouver rapidement sur le terrain pour une action. Une "pour de vrai" cette fois, avec sa cause à défendre, ses slogans, ses imprévus, et peut être même ses policiers et ses journalistes. Mais sans violence. Les deux grands-mères peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Les désobéissants se groupent pour lutter joyeusement

21 août 2007 - Xavier Renou, porte-parole du collectif des Désobéissants, explique comment se former ensemble à l’action non-violente. Dans la foulée des Faucheurs volontaires, des clowns activistes, des luttes contre la déportation des sans-papiers, les Désobéissants travaillent, « dans le plaisir », à la convergence des luttes. Un reportage de reporterre.net (durée: 10'58")

Apprenez à désobéir !

Le Monde 06.10.07
Mercredi 10 h 30, parking du Parc des expositions de La Teste-de-Buch, en Gironde, entre le Jardiland et deux entreprises de fenêtres et volets en bois ou aluminium. Sur le bitume, des camions-écoles manoeuvrent au ralenti. Derrière, une demi-douzaine de tentes Quechua forment un village, surmontées du drapeau arc-en-ciel des pacifistes italiens. Une petite troupe est assise en cercle sur des chaises de jardin en plastique, près d'un bassin de décantation. Ils sont une vingtaine, contactés via le Net, à suivre le stage de désobéissance civile : durant trois jours, ils vont s'initier à l'action directe non violente.

Personne ne donne son nom de famille, personne ne pose trop de questions sur les parcours des autres : moins on en sait, moins on pourra en raconter en cas d'arrestation. Les "désobéissants" n'ont en commun qu'une conviction : il faut "retrouver le chemin des luttes". Pour deux raisons : l'urgence écologique et l'élection de Nicolas Sarkozy.

Ils ont tous repéré la voiture des RG stationnée à l'entrée du parc et l'hélicoptère qui effectue son ballet de surveillance. Pas question pourtant de plonger dans la paranoïa. S'opposer, ils savent. Ils ont l'expérience des luttes écolos, du fauchage d'OGM ou d'un collectif du Réseau d'éducation sans frontières. Mais les pétitions et les manifs "traditionnelles" les ennuient ; ils veulent "être plus efficaces" et "ludiques". Depuis décembre 2006, c'est le quatorzième stage organisé gratuitement par une poignée d'activistes regroupés sur le site Desobeir.net.

Chacun se présente, se lève, donne son prénom et un signe distinctif, rejoint par un autre qui se reconnaît dans cette description, puis donne la main à son voisin. Les stagiaires s'exécutent avec une joie enfantine. Xavier a déjà voté Chirac "à sa grande honte", Simon "a vécu à l'étranger", Sarah "aime bien l'escalade", Roselyne est "objecteur de croissance" parce qu'elle "aime la simplicité volontaire", Mireille n'"aime pas les grands discours", Prisca est faucheuse volontaire. Les tenues sont babas cool sans excès : jean délavé, caleçon à fleurs ou saroual, cheveux relevés chez les filles ; pulls noirs zippés ou sweats à capuche, crâne négligemment rasé ou catogan pour les garçons. Tous "no logo", évidemment.

Il est temps pour les animateurs - des bénévoles - d'aborder le processus d'apprentissage, où va se distiller l'esprit "impliquant" de la non-violence. Un axe est esquissé sur le sol avec abscisse et ordonnée : "violent"/"non violent", "je ferais"/"je ferais pas". Les activistes doivent se placer sur le diagramme en fonction de leur perception de l'acte décrit et de leur capacité à agir "en conscience" : faucher un champ d'OGM, faucher le même champ en présence de l'agriculteur, pénétrer une base militaire en coupant le grillage, séquestrer le patron d'une grande firme d'OGM...

"C'est violent de bousiller un champ sous les yeux de l'agriculteur, mais je le ferais quand même", remarque Patrice, 50 ans, paysagiste à Arcachon. Face à une base nucléaire, "faut bien se défendre avec ce qu'on a", assure Gwen, 18 ans, revenue d'une année passée en Irlande.

Retenir un PDG, "c'est une atteinte à la personne, mais, si on m'en démontre l'utilité, je le fais", continue Prisca. "Ça dépend du groupe, j'ai besoin d'avoir confiance", tempère Hélène, 25 ans, munie d'une maîtrise de français langue étrangère. Doucement émerge une conscience du risque, de l'utilité de l'action entreprise.

L'insulte gratuite comme moyen d'action rencontre moins de succès : "Tout le monde a le droit de travailler, même si je me vois pas bosser dans le nucléaire", estime Christophe, saisonnier dans les vignes de Lot-et-Garonne. "Tout dépend du poste occupé. Je le ferais pas contre un ouvrier payé au smic, mais si c'est un cadre qui sait que ce qu'il fait est potentiellement dangereux, alors...", ose, de sa voix grave, Mathieu, 25 ans, arboriste. "Pour moi, un mec qui dort dans la rue, c'est de la violence sociale qui m'agresse plus", tranche Simon, belle gueule de 21 ans, une licence de "socio" en poche.

16 HEURES.
La troupe s'essaie à divers jeux de rôle de confrontation avec les forces de l'ordre. Hésiter, se poser des questions face à un cordon de gendarmes mobiles, c'est sain et même encouragé. Chez les désobéissants, il n'y a pas de chef. "Faut pas s'engager dans une action pour plaire à un ami. La non-violence c'est une réflexion, une stratégie où il doit y avoir du plaisir, du bonheur", conseille Yannick, un père au foyer à la tête d'oiseau déplumé. Quand les CRS dispersent une manifestation, mieux vaut leur tomber dans les bras que "leur taper dessus", continue-t-il. "C'est plus efficace, le flic n'a pas l'habitude, ça le désarçonne !"

19 HEURES.
C'est l'heure du dîner, autour de longs tréteaux. Un groupe, essentiellement féminin, a préparé de grands saladiers de carottes et de choux râpés. Sous la bâche blanche, accrochés à une cordelette par des pinces à linge, les gobelets où chacun a écrit son prénom s'égouttent. On parle de Malcolm X, Mandela ou Jean-Marie Muller, philosophe français de la non-violence. Mais aussi de la marche anti-G8 à Rostock en juin. Simon en était : " J'y suis allé en suivant mes potes sans réaliser qu'on allait à la baston. Heureusement que les non-violents étaient là."

Hélène surveille son couteau de près : pour cette végane - végétarienne qui ne consomme ni ne porte aucun produit d'origine animale -, pas question que la lame entre en contact avec le pâté en boîte posé sur la table. "Ça me démonte que, dans un rassemblement décroissant, on mange de la viande", bougonne-t-elle. La casquette posée de travers sur ses cheveux châtains, cette brune gironde explique qu'elle est "sur la route" depuis six mois : elle n'a plus envie "de travailler pour un patron ni de toucher de l'argent de l'Etat". Ce qu'elle apprécie ici, c'est qu'"on va au bout des choses, c'est pas du blabla". La soirée s'achève dans les volutes bleues des "pétards" qui circulent.

JEUDI, 9 H 30.
On commence en se réfugiant sous un hangar. La nuit sous la tente a été froide et les mains se figent sur les gobelets de café. Au programme, la préparation complète d'une action contre un convoi transportant le missile 51 au centre d'essais des Landes. L'opération doit être à la fois pacifiste et efficace, professe Ben, cheminot.

Logistique, sécurité, repérage, vérification de l'itinéraire emprunté, contact juridique en cas d'arrestation, soutiens locaux, moyens de communication alternatifs au portable suspect d'être sur écoute - "le mieux, c'est de donner un nom de code à l'action comme "on va aux champignons cet après-midi"", précise Jean-Claude, un postier arborant un tee-shirt "Made in Tchernobyl". Il faut aussi veiller à la distribution des rôles pour que chacun sache ce qu'il doit faire - les "peace keepers" calment le jeu, les "anges gardiens" ravitaillent les activistes... "C'est vachement important", prévient Yannick.

12 HEURES.
Les stagiaires ont tout "listé", la faim se fait sentir. Un tour de table appelé "la cérémonie du thé" permet à chacun de dire comment il a vécu l'action. "Exprimer ses émotions évite les malentendus", insiste Jean-Charles. L'émotion du moment est plutôt aux bâillements. C'est l'heure de la sieste sur l'herbe.

19 HEURES.
Après un repas toujours aussi succinct, on passe à l'atelier "désescalade". Ou comment désamorcer les situations de violence à l'intérieur du groupe. Celle qui jaillit quand on est surpris en train de taguer un panneau publicitaire ou qu'on déploie quand on essaie de se dégager lors d'une arrestation. Le groupe doit s'interroger sur les moyens de faire retomber la tension et garder une image pacifique, "parce que le flic reste un être humain". Les stagiaires hésitent : "On s'enfuit ?", lance Hélène. "Surtout pas, ça crée de la perturbation dans le groupe. Entraîne les autres à s'asseoir, répond Ben. Le but est de réfléchir à ce moment où la situation peut vous échapper et l'anticiper." L'assemblée agite les mains en l'air pour manifester son accord : le langage des sourds-muets est de rigueur dans les réunions désobéissantes.

VENDREDI 10 HEURES.
C'est l'heure d'apprendre les "techniques de blocage". Pour faire durer une action le plus longtemps possible avant de se faire déloger par les forces de l'ordre, quelques ficelles sont nécessaires. Le matériel est posé à terre : un antivol de moto en U, une chaîne, des tuyaux de canalisation en PVC, des cordelettes... Jean-Claude se plaque contre une grille supposée être celle d'une centrale nucléaire, passe l'antivol à son cou - "ça passe l'envie aux policiers de tirer dessus. Pour vous libérer, ils doivent passer à la meule chirurgicale (outil dont se servent les médecins pour ouvrir les plâtres)." Pour terminer l'exercice, un conseil : en cas d'occupation prolongée, prévoir une couche "pour les besoins pressants".

Plus loin, un groupe s'essaie à "la tortue". Assis en petit cercle, pieds et bras emmêlés sous les jambes, il forme un "pack" impossible à soulever. Autre "outil", un tuyau de PVC muni d'une vis transversale permet de bloquer deux activistes par les bras. "La méthode de résistance passive passe par une exposition du corps, mais maîtrisée", précise Ben. Des fous rires ponctuent les exercices. Les animateurs commencent à fatiguer : "Vivement lundi, souffle Jean-Charles, qu'on reprenne le boulot !"

Sylvia Zappi - Article paru dans l'édition du 07.10.07.

Les « désobéissants » proposent un stage à l’activisme non-violent

Le collectif «Les désobéissants organise discrètement ce week-end près d’Etretat un stage à l’action directe non-violente.
Ce réseau informel de militants constatant que les modes traditionnels de mobilisation comme les pétitions et les manifestations ne valent que de trop rares victoires, a décidé « d’agir de manière directe et non violente aussi souvent que nécessaire et possible». Ils sont devenus ainsi faucheurs d’OGM, démonteurs de panneaux publicitaires, dégonfleurs de 4x4 de ville, activistes écologistes… « Beaucoup de militants pratiquent l’action directe non violente de façon spontanée, sans formation, ni préparation », explique le collectif qui a décidé d’organiser chaque mois un stage de formation associant « approche théorique et exercices pratiques ». Pour l’animateur du collectif, Xavier Renou, un ancien de Greenpeace, « il s’agit de se réapproprier la politique en fournissant des outils plus efficaces ». Il est à noter que l’inscription au stage implique « le désir de pratiquer un jour, à un titre ou à un autre, à une action directe non violente ». Xavier Renou ne nie pas le fait que le choix d’Etretat n’est pas forcément étranger aux projets « énergétiques » de la région.

Source : Fil-fax 6 Oct. 2007 (quotidien de Normandie)

Apprendre à désobéir

Depuis 2006, un collectif de militants multicauses propose des stages d’activisme non violent et invente des façons de dénoncer ce qui cloche dans la société.

Grand Angle - Par LAURE NOUALHAT - Libération jeudi 30 août 2007
Bure (Meuse) envoyée spéciale

Sous la bruine de Lorraine, une brochette de militants antinucléaires bloque l’entrée d’un centre de stockage de déchets radioactifs. Décontractée, la police dégage les militants en vingt minutes. Le tout dans la franche rigolade. Car ce jeu de rôles grandeur nature clôture un stage un peu spécial organisé par le Collectif des désobéissants. Inspirés par Henry David Thoreau et Gandhi, révoltés par la société de consommation, le réarmement nucléaire, les OGM, la pub, les bagnoles qui polluent, l’injustice sociale, la biométrie, bref, révoltés par le monde tel qu’il tourne, ces militants-stagiaires se perfectionnent à la contestation. On les a vus, dans les manifs altermondialistes, inventer de nouvelles formes de luttes, ludiques, colorées mais déterminées. Ainsi, la Brigade activiste des clowns a «karchérisé» la mairie de Neuilly-sur-Seine qui ne respectait pas les 20 % de logements sociaux imposés par la loi SRU. Ou encore, le collectif Jeudi noir dénonce la crise du logement en débarquant, champagne en main, pour faire la fête dans des appartements à louer, généralement minuscules et hors de prix.

Atelier barbouillage de pub
Désobéir s’apprend. Voilà pourquoi le collectif (www.desobeir.net), créé fin 2006 par un ex-salarié de Greenpeace, prodigue des stages d’initiation et de perfectionnement à l’activisme non-violent. Après une action semi-ratée contre le premier tir français de missile M51, Xavier Renou écrit un manifeste du désobéissant. « En rentrant à Paris, je me suis dit qu’il nous fallait plus de formation et, surtout, faire converger les luttes», raconte le fondateur d’un collectif qui rassemble des écologistes, des pacifistes, des intermittents du spectacle, des chômeurs, des salariés… Pour 45 euros, durant deux jours, les stagiaires fomentent des manifs contre les OGM, trament un barbouillage de pub, préparent un sit-in pacifiste. Sous une grange retapée, le stage se décline en divers ateliers. Celui consacré aux risques juridiques balaie ce qu’encourent les activistes. Ici, l’illégalité semble légitime. « Les problèmes que nous dénonçons sont tellement énormes (OGM, nucléaire…) qu’il faut employer autre chose que des moyens légaux pour se faire entendre», se défend Bénédicte. Avant toute chose, la désobéissance civile prônée ici est non-violente. Mais chacun a sa propre définition de la violence : consensus dans le groupe sur la violence physique, mais quid des violences symboliques et psychiques ? « Qu’est-ce qui est violent, l’action ou le ressenti ?», interroge un stagiaire. « Humiliation, séquestration, certains d’entre nous ne veulent pas exercer de violences psychiques», précise Xavier Renou.

«Travailler son style»
Si certains n’hésiteraient pas à bloquer la chaîne de montage d’une usine de 4x4, d’autres refuseraient catégoriquement de retenir le patron d’une firme de biotechnologies, ou de faucher des OGM sous les yeux de celui qui les a plantés.
Le stage enfonce quelques portes ouvertes, notamment sur la préparation des actions. Bien se préparer et avoir confiance dans les membres de son groupe constitue un rempart contre le raté. « Comme Arsène Lupin, il faut travailler son style, sourit Valérie (lire ci-contre). Et toujours, prévoir un plan B.» Audace, humour, ces militants sont des créatifs de la résistance. « Votre seule limite est votre imagination», prévient le formateur, avant de raconter l’histoire de ces Espagnols venus bloquer la base militaire nucléaire de Faslane (Ecosse). En renversant des pots de peinture rouge sur leur combinaison, ils ont désarçonné les policiers écossais qui ne les ont pas touchés. Pourquoi ? C’est à eux qu’incombe la tâche de laver leur uniforme. L’atelier médias retient toute l’attention des stagiaires. Signe des temps, les actions sont pensées pour informer et donc pour «plaire» aux médias. «L’image compte beaucoup quand on cherche à atteindre l’opinion publique», poursuit Xavier Renou. Ce qui est le cas du fauchage volontaire, idéalement formaté pour la télé et qui a permis de faire entendre la cause des opposants aux OGM. Mais pour faire une image, il faut durer. L’atelier Sit-in file des trucs et astuces pour enquiquiner les forces de l’ordre : faire un bon poids mort, s’assembler en tortue (groupe de minimum cinq manifestants aux membres savamment entremêlés). Puis on apprendra à bricoler le fameux arm-lock, un tube en acier très utile pour s’auto-enchaîner à des voies ferrées ou à des engins de chantier. Les désobéissants l’apprécient d’autant plus qu’il oblige les forces de l’ordre à recourir à un outillage spécial, ce qui prend du temps.

Guy Wan der Pepen, 73 ans, ancien agriculteur, militant altermondialiste. Il ne faut se fier ni à son âge ni à ses yeux bleu piscine. Ce gars aux allures de vieux scout est un récidiviste, condamné à deux mois de prison avec sursis et à 1 500 euros d’amende pour avoir fauché des cultures OGM en 2005. Comme Guy a remis ça en 2006, il risque désormais trois mois ferme. Mais il ne regrette rien. Pire, il est prêt à recommencer. Ce week-end, il était à Verdun-sur-Garonne avec ses copains faucheurs, une seconde famille devenue son « moteur» au fil des années de lutte. « J’ai connu l’Occupation pendant la Seconde Guerre mondiale. A cette époque-là, on n’a pas hésité à résister, plutôt violemment d’ailleurs. Même s’il est difficile de faire l’analogie avec 39-45, je pense qu’il faut entrer en résistance contre la dictature économique. D’année en année, on perd nos droits, on assiste à une régression sociale et à l’enrichissement des forces financières. Aujourd’hui, la misère remplace la pauvreté.»
Le stage lui a permis de partager sa détermination : « On peut gagner avec la non-violence.» Concrètement, il a appris qu’il valait mieux garder le silence, une fois au poste de gendarmerie. « C’est dur, on a tellement envie de leur expliquer les raisons de nos actes. Parfois, j’ai senti que certains étaient de notre côté.» Il a désobéi pour la première fois à Namur en 2001 en fauchant une parcelle OGM. Issu d’une famille d’agriculteurs très croyants, Guy a été aviculteur pendant vingt ans à Hestrud (Nord) jusqu’en 1975. « Au début des Trente Glorieuses, j’ai investi dans l’agriculture industrielle.» Ses milliers de poules pondaient agglutinées les unes aux autres. Insatisfait de leur sort, il adhère aux Paysans travailleurs, l’ancêtre de l’actuelle Confédération paysanne, puis las, devient ambulancier jusqu’à sa retraite, prise il y a onze ans.
Sa femme et sa fille préféreraient le voir biner son potager, mais Guy ne désarme pas. « Nous devons reconquérir notre citoyenneté, devenir des grains de sable dans les rouages de l’économie libérale.» Depuis 2002, il vote blanc ou nul : «Je ne peux pas donner ma voix à des traîtres qui sont à la botte des puissances économiques.»

Stéphane Didelot, 34 ans, professeur de menuiserie, et Fanny Exertier, 28 ans, psychologue. Venir au stage semblait tout naturel à Fanny et à Stéphane. Cette petite brune est issue d’une famille militante antinucléaire qui a défilé à Creys-Malville en 1977. « Moi, c’est l’élection de Sarkozy qui a déclenché le truc. Je me suis dit qu’il fallait s’engager.»
Ils ont tous les deux créé un groupe antinucléaire dans les Vosges, à Epinal. Le stage de désobéissance leur a révélé leurs limites. Séquestrer un patron dans ses bureaux, faucher une parcelle OGM en présence de l’agriculteur, autant d’actions que le couple fraîchement pacsé n’est pas sûr de pouvoir assumer. « Le stage m’interroge sur ma capacité à devenir activiste. Je ne veux pas rester dans le confort de notre petite vie, ne rien faire, mais je me demande comment vivre notre engagement politique », interroge la jeune psy.
Leur casier judiciaire est vierge et ils tiennent tous deux à ce qu’il le reste. « Sur certaines actions, on se contentera de tenir les banderoles et d’informer les gens !» prévient Stéphane qui, contrairement à Fanny, n’a pas eu de parents militants. « Agir, manifester, s’engager, c’est déjà se marginaliser un peu face à l’entourage», plaide-t-il.
En tant que délégué CGT dans son lycée, il reconnaît les limites de l’action syndicale traditionnelle, et l’atelier sur les médias l’a particulièrement intéressé. « Les tracts à l’ancienne, c’est fini. Il faut inventer de nouvelles façons d’attirer l’attention des médias, sinon, on passe inaperçus.»

Valérie Marinho de Moura, 38 ans, intermittente du spectacle. «Pour vivre ses idées, il faut être dans l’action.» Sous des airs angéliques, Valérie cache une détermination sans faille. Cette comédienne a grandi dans une famille écolo «plutôt de droite». Au menu de son enfance, quelques manifs contre la torture animale, mais un point de vue pronucléaire. Elle a cherché longtemps une justification au positionnement politique de ses parents. A leur « vision colonialiste du monde». Sa mère, aujourd’hui décédée, se disait pour l’Algérie française tandis que son père pilotait des avions de chasse sous la dictature de Salazar, au Portugal.
En 1998, ses interrogations la conduisent à l’association Survie qui milite en faveur de l’assainissement des relations franco-africaines. Elle s’ouvre à d’autres causes : les sans-papiers, les chômeurs.… Elle coanime les stages de désobéissance civile et se consacre à ses engagements politiques. L’action militante lui permet de ressentir ce qu’elle a lu (François-Xavier Verschave sur la «Françafrique», Edgar Morin, Patrick Viveret, Alain Denault). «L’organisation de la pensée doit rester en mouvement et l’action désobéissante permet de faire circuler les idées.»
Jusqu’au début de l’année, Valérie travaillait dans des sociétés de production audiovisuelle. «J’y ai vu et entendu des choses qui me déconcertent, notamment de la part de gauchos embourgeoisés, malhonnêtes, aux discours bien pensants à des années-lumière de ce qu’ils vivent.» Elle «récupère», découvre la joie profonde de vivre en cohérence avec ses idées, parmi des gens qui la rassurent. Elle collabore avec une compagnie de théâtre qui monte des spectacles pour Chaillot. Comédienne, elle a joué dans des pubs, «ce qui ne [lui] viendrait même plus à l’idée». Dans une fausse manif de droite, organisée par les Désobéissants, déguisée en «pétainiste», elle scandait «la solidarité, c’est dé-pas-sé» ; elle s’est coiffée d’un bonnet phrygien, pour jouer une Marianne sanglante, pendant une action dénonçant le rôle de la France dans le génocide rwandais. «Je crée mes propres héros, je joue ce qui me fait vibrer.»

Désobéir sans violence en dix leçons


Le "poids mort" nécessite l'intervention de plusieurs membres des forces de l'ordre. Une technique bien connue des militants.

Citoyenneté - Toute cette semaine, la maison de la résistance Bure Zone Libre est le théâtre d'un stage de formation un peu particulier. Le thème : «Actions non-violentes et déterminées dans l'esprit de "désobéissance civile"».
En clair, comment militer pacifiquement.

Dans un tel cadre, on croirait assister à la réunion clandestine d'un commando. Une vieille grange dans la campagne, lumière blafarde et militants qui se préparent à en découdre. Ils sont une quinzaine d"'activistes" réunis toute la semaine à la maison de la résistance Bure Zone Libre. Au programme : formation théorique et pratique à l'action non-violente. Un stage organisé pour la première fois dans l'Est de la France.

Ce mardi après-midi, c'est "techniques corporelles de résistance à une intervention policière". Autour de Xavier Renou, l'un des fondateurs du groupe des Désobéissants, un collectif qui prône la non-violence comme moyen d'action, les stagiaires prennent tour à tour le rôle d'activistes ou de policiers tentant de les déloger. "La police doit mettre du temps à nous évacuer pour que la presse ait le temps de faire son travail, explique le formateur, car l'image compte beaucoup dans une action militante."

Pour cela, plusieurs techniques : le "poids mort", qui consiste à se laisser traîner pour obliger les forces de l'ordre à intervenir à trois ou quatre, ou la "tortue", position dans laquelle les militants s'entremêlent bras et jambes pour ne pas être évacués. «Il y a d'autres méthodes, comme celle de la glu. On a déjà vu des activistes se coller les mains pour ne pas être séparés. Ou alors, on peut se peinturlurer le corps. Si la police tente quelque chose, ils sont couverts de peinture et comme, en général, ils doivent laver eux-mêmes leur uniforme, ils n'aiment pas beaucoup ça !"

Après la théorie, la pratique
Même s'il se déroule à Bure, le stage ne porte pas uniquement sur la lutte anti-nucléaire. On parle aussi fauchage d'OGM, expulsion de sans-papiers ou action anti-publicité. "On travaille plus sur la globalité de l'action. Tout ce qu'on va apprendre ici est applicable à tous les mouvements de résistance", précise Michel Marie du Collectif contre l'enfouissement des déchets radioactifs de Haute-Marne (Cedra 52).

Au programme également, l'art de faire des réunions efficaces. "Dans les luttes non-violentes, l'idée, c'est de durer. Et pour ça, il faut un consensus, que chacun soit acteur de la décision", poursuit Xavier Renou. Et pour arriver à un consensus, sans perdre son temps en réunions interminables, il y a toute une gestuelle pour se faire comprendre sans prendre la parole. Le stage théorique doit se terminer ce soir, après avoir étudié notamment, la philosophie de la non-violence, les aspects juridiques, la relation aux médias ou le vidéoactivisme. Ensuite, les stagiaires passeront à la pratique. Trois jours de mise en situation dans les environs de Bure. Avant de se retrouver, dimanche, pour la première Trans'Mutance, une marche à pied qui se terminera par une soirée festive. C'est aussi ça, une action non-violente.

Pierre-julien Prieur - Journal de la Haute Marne - Mercredi 22 août 2007


Un article du Point qui dit tout sur les stages des désobéissants... une journaliste s'y était inscrite sans nous le dire !
Elle nous a recontacté après coup pour s'excuser du "procédé peu glorieux" utilisé pour faire ce reportage. Ce qui explique aussi sans doute les nombreuses erreurs et inexactitudes de l'article. Il n'empêche qu'on peut trouver l'article plutôt bon, aux erreurs près. Son procédé est un peu déloyal, mais après tout c'est de bonne guerre : nous utilisons exactement les mêmes procédés dans nos actions et le Point n'est pas un organe de presse ami.
Autre chose, nous passons pour les cerveaux de toutes les actions de désobéissance en France et même à l'étranger. C'est ridicule, mais bon, nous avons été piégés et comment faire un papier accrocheur sans exagérer un peu?


Militantisme : Mon stage chez les néo-contestataires

Les nouveaux contestataires se veulent non-violents, joyeux, efficaces. Tout cela s'apprend. Une journaliste du Point a participé à un stage de « désobéissance ».

14/06/2007 - Marie-Sandrine Sgherri - Le Point - N°1813
Les clowns qui ont perturbé le G8, c'étaient eux. L'occupation du toit de l'Unedic à Paris en avril pour défendre le régime des intermittents, eux aussi. Eux encore la « manif de droite » le 20 mai, pour saluer l'élection de Nicolas Sarkozy aux cris de « Du travail pour les racailles » ou « La culture, ça fait mal à la tête ». Un happening le 7 avril à la pyramide du Louvre, où du sang - en fait du colorant alimentaire acheté rue Montmartre - a été répandu dans le bassin pour dénoncer devant les touristes interloqués le génocide rwandais « made in France », eux à nouveau. Eux, ce sont les « désobéissants ». Des militants, plus ou moins jeunes, plus ou moins expérimentés, mais qui ont fait de la désobéissance civile leur mode d'action favori.

Ces manifestations semblent débridées. En fait, elles ne s'improvisent pas. Essayez donc, si vous en doutez, de bloquer une autoroute en compagnie d'une poignée d'amis, même déterminés ! Essayez de faire le maximum de tapage médiatique sans cocktail Molotov ni lancer de pavé. Tentez de faire rire jusqu'à un cordon de CRS sans pour autant apparaître comme de purs hurluberlus sans cervelle ni conscience !

Pour mieux maîtriser les techniques de l'agit-prop moderne, des stages sont organisés. Un site Internet au nom explicite, desobeir.net, propose deux jours de « formation à l'action directe non violente » associant « approche théorique et exercices pratiques, mises en situation, techniques et bricolage ». Le lieu est tenu secret jusqu'au dernier moment. Sage précaution, puisque le premier stage, en décembre dernier, faute de discrétion, s'était déroulé sous la surveillance de la police.

C'est donc quelque part dans le sud de la France que 45 stagiaires se sont retrouvés pour apprendre les rudiments d'une action de désobéissance efficace. Ils sont déjà militants, s'inquiètent des dérives de la science, des excès du consumérisme, des menaces sur les libertés publiques. Ils protestent contre le nucléaire, la pub, les OGM, le fichage biométrique généralisé, le « néocolonialisme ». Ils soutiennent les Palestiniens, les sans-papiers, les sans-logement... Quelle que soit la cause, tous fustigent l' « immense passivité » de leurs concitoyens. Eux veulent agir.

Hurluberlus ? Pas du tout. Marginaux ? Encore moins. Gilles*, l'organisateur, est chercheur en sciences politiques. Sacha, notre formateur à la non-violence, commercial. Les stagiaires aussi viennent de tous les univers. Pierre, adhérent de Greenpeace et vieux de la vieille du combat antinucléaire, est, dans le civil, un simple artisan. Quelqu'un qui a des employés, des clients et des fournisseurs, qui paie ses factures et ses impôts. Mais, il y a deux ans, quand un ULM a survolé le chantier de l'EPR à Flamanville pour prouver que le site n'était pas à l'abri d'une attaque terroriste, Pierre en était. Quand des Zodiac ont mené une « inspection citoyenne » de la base sous-marine de l'île Longue, il y était aussi. « Il faut bien informer les gens, explique-t-il, puisque même nos candidats à la présidentielle ignorent ce qu'est l'EPR et combien nous possédons de sous-marins nucléaires d'attaque ! »

A côté, Thierry est un tendron. Il n'a pas 30 ans. Ingénieur en aérospatiale, il a vu lors de son premier job l'alliance des scientifiques, des militaires et des financiers. Aujourd'hui, il en est sûr : « Le développement durable, c'est de la com' ! Une entreprise est mue par le seul profit. Lui confier le soin de préserver l'environnement est un non-sens. » Ricardo a peu ou prou le même parcours. Maître de conférences en informatique, il a carrément démissionné, effaré du manque de conscience éthique de ses collègues. Mouche aussi est une repentie, du marketing cette fois. RMiste volontaire, elle court les manifs déguisée en clown, une activité qu'elle juge « mille fois plus utile à la société que mon ancien job ». Il y a là aussi un éleveur de chiens, ancien chargé du service d'ordre d'un grand club de football, une bibliothécaire, des salariés d'associations, des étudiants...

Jusqu'où ces militants sont-ils prêts à aller ? Eh bien, justement, ça dépend. Premier exercice proposé par Sacha, qui a adapté les techniques de la négociation commerciale à la formation non violente : deux lignes sont symboliquement tracées dans l'herbe. A leurs extrémités, deux possibilités : est-ce violent/non violent ? Le feriez-vous/ou pas ? Selon les actions proposées, c'est à chacun de se situer le long de ces lignes et de tracer ainsi les contours relatifs de « l'action directe non violente ». Par exemple, briser les ampoules des illuminations de Noël afin de lutter contre une débauche d'énergie écologiquement incorrecte. « Violent », estiment les uns. « Non violent », estiment d'autres, qui ne le feraient pas pour autant car c'est « médiatiquement contre-productif de tirer sur le traîneau du Père Noël ».

Pas de mots d'ordre, de tables de la loi idéologiques, de bréviaire : les désobéissants sont aux antipodes du militantisme de papa. Ici, le mot « chef » est banni : on préfère parler de « référent ». Banni aussi le « on » : l'activiste doit toujours dire « moi, je ». Car chez les désobéissants règne l'hyper-démocratie : hors de question qu'une minorité s'incline devant la majorité et chaque réunion doit parvenir à un parfait consensus. En raison d'un vieux fond anar ? Sans doute. Parce qu'ils sont les produits du consumérisme individualiste qu'ils vomissent pourtant ? Aussi. Mais pas seulement. De fait, c'est le « moi » activiste qui va occuper un pylône à 30 mètres au-dessus du sol. Son moi encore qui va narguer les CRS et finir dans un panier à salade. Bref, ce moi a son mot à dire.

Mais parvenir au consensus dans une réunion de désobéissants suppose là aussi de maîtriser certaines techniques. b.a.-ba : pratiquer la communication non verbale pour que chacun s'exprime mais sans chaos. Les mains s'agitent en l'air pour signifier l'approbation, le même mouvement vers le sol signifie la réserve. Quand un militant s'enlise, on lui montre, par un moulinet des index, qu'il est temps d'accélérer. Enfin, tout désobéissant qu'on soit, ici aussi il faut lever le doigt.

Une pseudo-réunion est organisée à titre d'exercice. Par groupes de cinq, les stagiaires doivent discuter de l'ordre du jour suivant : une manifestation contre l'arsenal nucléaire français est prévue dans deux jours, des milliers de personnes déguisées en missiles sont attendues sur les Champs-Elysées. Manque de bol, un attentat sanglant à Londres risque de faire passer nos bombinettes ambulantes pour une provocation et l'on court à la cata médiatique ! Que faire, comme disait Lénine ? Dix minutes, pour construire un consensus à cinq, c'est court mais pas insurmontable. Pierre, l'antinucléaire, écarte d'emblée l'hypothèse « annulation » : « Désolé d'être terre à terre, mais une manif, c'est de l'argent. Il ne faut pas l'oublier. » Enzo, jeune journaliste dans des médias alternatifs, est quant à lui partisan d'une adaptation du discours : une banderole, par exemple, liant le risque terroriste et la menace de la prolifération nucléaire. Refus catégorique de Pierre : « On n'improvise pas à deux jours d'une grosse manif. » Enzo propose un compromis : un tract, moins voyant qu'une banderole et plus explicite. En vain. Pas si facile le consensus entre désobéissants !

Si Pierre incite à ne pas improviser avant une opération, Gilles conseille de savoir s'adapter pendant l'action. Ainsi, durant la campagne présidentielle, Bové et Besancenot ont marché sur l'Elysée pour demander des comptes sur le programme M51, le futur missile nucléaire français. Manif à succès puisque José Bové, molesté, demandant aux CRS de reculer, a eu les honneurs du 20 Heures. C'était en réalité une « diversion », nous révèle Gilles. « Un gros coup était prévu. Mais on l'a annulé parce que visiblement il y avait eu des fuites. » On n'en saura pas plus. Qui sait, le « gros coup » servira peut-être une autre fois.

Après le déjeuner bio et végétarien, nous passons à l'atelier « techniques de blocage ». Empêcher le transport de déchets dangereux, interdire aux ouvriers l'accès à un chantier, comme celui de l'EPR, perturber l'arrivée des employés à une base militaire : autant d'actions spectaculaires et non sans risque. Elles supposent d'abord un repérage soigneux des lieux et des forces en présence. Une fois sur place, plusieurs options pour tenir la position. Hélène déconseille, surtout aux filles qui, comme elle, ont une petite tête, de s'enchaîner le cou à une grille par un antivol en forme de U. Pendant que deux « U » circulent dans le cercle des militants, Hélène s'explique : « Avant de se rendre compte que la tête ne passe pas, les flics essaient toujours de forcer plutôt que de scier. Ça fait mal ! » Plus ingénieux, les « armlocks », des tubes en simple PVC pour la démonstration, mais qui, en action, seront soit en acier, soit renforcés par du grillage recouvert de plâtre. Les armlocks permettent aux activistes de s'enchaîner les uns aux autres par des mousquetons en passant leurs bras dans les tubes. Le système d'accroche est invisible et les policiers doivent le scier en prenant moult précautions. « Ils nous donnent même des lunettes pour qu'on ne reçoive pas des trucs dans les yeux », nous rassure Gilles.

Nous découvrons que le flic peut devenir le plus sûr allié de l'activiste : « Lors des blocages, les plus agressifs ce sont ceux qui sont bloqués , prévient Gilles. N'hésitez pas à demander à la police de vous protéger. » En cas de manquement, les activistes peuvent aussi compter sur leur « legal observer », des témoins qui ne participent pas à l'action, mais qui notent soigneusement comment se comportent les forces de l'ordre.

Dernière technique de blocage, la tortue, qui ne nécessite aucun matériel. Imaginez un « noeud » d'activistes : 7 ou 8 personnes assises par terre qui ont emmêlé leurs jambes les unes aux autres, et dont les mains, qui s'agrippent par-dessous, sont invisibles. Raffinement suprême : s'habiller de la même couleur pour que les policiers s'y perdent. « Une bonne tortue peut durer vingt minutes », affirme Hélène. En Ecosse, où des pacifistes se relaient pour bloquer pendant 365 jours le site de Fastlane, la plus grande base de l'Otan en Europe, Gilles a même vu une « tortue » enduite de peinture fraîche. Il en rigole encore : « Ce sont les flics qui payent pour le nettoyage de leurs uniformes. Ils n'osaient pas y toucher. »

Dernier atelier : le training médias. Notre formateur, Raphaël, a travaillé d'abord dans un magazine, avant d'officier au Lab TV, une chaîne indépendante sur le Web. La plupart des journalistes, explique Raphaël, sont des fainéants. Les autres, « pleins de bonne volonté », sont des « manipulateurs de bonne foi » qui ont intériorisé les désirs de leur direction. Démonstration à l'appui : Raphaël a filmé l'exercice « grandeur nature » d'un précédent stage. Des activistes y perturbaient l'inauguration fictive d'un incinérateur d'ordures ménagères. Le montage « style TF1 » montre des manifestants décervelés, tandis que le maire du village est un notable soucieux du bien public. Pour éviter cette Berezina, Raphaël conseille de préparer son argumentaire, de préférer les phrases courtes qu'on répétera en boucle pour éviter tout montage, de citer des chiffres dont les médias sont friands. Il conseille aussi de choisir comme « contact presse » une jolie fille et, si la conscience du désobéissant n'y répugne pas, d'adapter ses propos aux médias : parler du « fond » aux médias sympathisants, insister sur « la santé publique ou le coût pour le contribuable sur TF1 » .

Place maintenant à l'action. Mais attention, même les plus expérimentés ne sont pas à l'abri d'un fiasco. Quelques jours auparavant, les désobéissants français ont été piteusement mis en échec à Fastlane, la base de l'Otan. « Les paniers à salade étaient garés juste à l'endroit où nous sommes arrivés. » Seuls les porteurs d'armlocks ont été gardés à vue. Les autres en ont profité pour filmer des Allemands. Au son d'une flûte, une dizaine d'entre eux, couchés et enchaînés sur la route, ont chanté imperturbablement au milieu des flics affairés. Une leçon pour Marc, militant pacifiste acharné, qui soupire : « On en est encore loin. Chez nous, c'est toujours le bordel. »

Le pense-bête du bon désobéissant

Avant toute action, le militant doit observer quelques règles élémentaires : ne pas oublier ses papiers d'identité pour éviter de longues heures d'attente en cellule. Les prévoyants penseront à leur carte Vitale et à l'attestation jointe en cas d'hospitalisation. Il faudra aussi penser à s'attacher les cheveux pour donner moins de prises aux forces de l'ordre, à respirer par le ventre pour évacuer son stress, à sourire et à chanter pour manifester sa non-violence. Ne pas oublier non plus de prévenir la société ciblée de ses revendications - en cas de poursuites, le juge vous en saura gré. Penser aussi à envoyer un communiqué de presse, mettre au point un plan B en cas d'imprévu. Surtout, bien vérifier qu'on a avec soi le numéro de téléphone d'un avocat.


Désobéir peut vous coûter Cher (ou pas)

Seul regret à la fin du stage émis par quelques participants : l'absence d'un atelier sur les risques juridiques liés à la désobéissance. Voici donc une petite session de rattrapage. Les peines encourues varient selon l'action (y a-t-il destruction ou pas ? ). Elles varient aussi, et c'est plus étonnant, selon la cause défendue. Bruno Rebelle, organisateur du blocage de l'autoroute A41, au nom de la défense des vallées alpines, a été dispensé de peine. Les militants de Greenpeace qui ont déversé vendredi des têtes de thon devant le ministère de l'Agriculture n'ont pas été inquiétés. Mais celui qui a déversé du maïs OGM devant le siège de campagne de Nicolas Sarkozy a été condamné à deux mois de prison avec sursis et 700 euros d'amende. Au hit-parade des luttes « cools » : le barbouil-lage de pub : au maximum, les militants se sont vu infliger 200 euros d'amende avec sursis. A Paris récemment, la peine s'est faite symbolique : 1 euro et à Lyon, devant le tribunal de police, Me François Roux, leur avocat, a obtenu la dispense de peine.

Pour les faucheurs volontaires, le tarif est nettement plus lourd. Poursuivis pour « dégradation commise en réunion », ils risquent jusqu'à 75 000 euros d'amende et cinq ans de prison. Par trois fois, relaxés en première instance, ils ont été en début d'année condamnés en appel. Jean-Emile Sanchez et José Bové, multirécidivistes, ont écopé respectivement de deux mois et quatre mois ferme. François Roux est « déçu » mais pas accablé : « Quand je défendais les objecteurs de conscience, j'obtenais toujours la relaxe, et le jugement était systématiquement infirmé en appel. Il a fallu vingt ans de combat pour que l'objection de conscience soit autorisée ! »

En attendant, les militants parient sur le nombre. 250 faucheurs ont ainsi demandé à comparaître volontairement pour embouteiller les tribunaux. Avant cela, les désobéissants tentent d'embouteiller les commissariats : « En province, explique Me Alexandre Faro, avocat de Greenpeace, 60 militants peuvent suffire. Impossible de tous les garder à vue. » M.-S. S.

Zalea TV : 30 minutes de "l'Actu par derrière" du 5 avril 2007 consacrées au mouvement des Désobéissants et l'action dans l'autre pays européen du nucléaire militaire (à partir de 34 mn)

Le 19 avril 2007, Xavier Renou du manifeste des désobeissants et les membres de l'association Survie évoquent une action non-violente au Louvre contre la Françafrique (à 41mn)

Le Lab TV : Reportage "Désobéir, ça s’apprend !" (Mars 2007, 7 mn 26s)

Zalea TV : L’actu par derrière, 11 Janvier 2007

Le rendez-vous hebdomadaire d'informations de Zalea TV où l'on déballe en vrac toutes les infos passées et à venir. Ca va du coup de gueule féroce aux bons plans culturels. Allez voir à partir de la 109ème minute...

Action directe non-violente, l'émission à écouter : 1ère partie et 2ème partie (58 mn chacun) sur France Inter les 4 et 5 janvier 2007 dans "Là bas si j'y suis",  Daniel Mermet a présenté le Manifeste des désobéissants, suite au WE de formation de décembre :

Action directe... non-violente (1)
Un reportage de Giv Anquetil et Renaud Lambert
Sur le plateau du Vercors, plus de soixante ans après la seconde guerre mondiale, une nouvelle résistance cherche à pointer le bout de son nez... mais non violente celle-là. Il faut dire que l’ennemi a changé : il s’agit aujourd’hui du nucléaire, des 4x4, des OGM...
Mais, en tout cas, « y’en a marre des manifs et des pétitions ». Il faut aller plus loin. Alors où ? Et comment ?
Rencontre avec un groupe d’activistes en formation à l’Action directe non violente.

Action directe... non-violente (2)
Suite du reportage de Giv Anquetil et Renaud Lambert
Deuxième jour du stage : on passe à l’action ! Enfin, on prépare un grand "jeu de rôle" au cours duquel, certains militants passent à l’action alors que d’autres, jouent la police locale.
La formation continue et toujours les mêmes questions : jusqu’où aller... et pourquoi ?
A lire : La privatisation de la violence, de Xavier Renou, aux éditions Agone.

 

 

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